Les clés pour comprendre le lien entre avion et climat

CO2, Empreinte, Media, Prise de conscience

Par PIERRE-YVES BOCQUET Le 26 juil  2019 – Pour SCIENCE & VIE

Le transport aérien pourrait-il décliner pour cause de pollution ? Les chiffres du trafic mondial disent plutôt le contraire. Mais une prise de conscience est en train de naître dans certains pays où une alternative crédible à l’avion existe. Car le constat sur les émissions de CO2 est là…

L’avion est devenu le symbole des outrages portés au climat, l’exemple même du moyen de transport à bannir. Interrogeant du coup nos modes de vie basés sur la liberté de déplacement que cette technologie plus que centenaire a permis de démocratiser. En Suède, le concept de “flygskam“, littéralement ” la honte de prendre l’avion “, fait de plus en plus d’émules : le pays a enregistré un premier recul du trafic aérien (- 5, 6 % sur les vols intérieurs au 1 trimestre 2019). Un signal fort pour un secteur habituellement porté par une croissance insolente.

Une autre menace le guette : les appels à taxer le kérosène sur les vols intérieurs, pour mettre fin à l’impunité fiscale dont il bénéficie et inciter à changer de mode de transport. L’avion ne représente pourtant que 2 à 3 % (450 millions de tonnes) des émissions mondiales de gaz à effet de serre, arguent ses défenseurs. Mais celles-ci sont évitables, et amorales sur des trajets courts, répondent ses opposants.

Voici quelques données qui permettront à chacun de savoir s’il éprouvera le flygskam lors de son prochain voyage.

L’avion est le mode de transport le plus polluant

En prenant en compte le taux moyen de remplissage, l’avion est de loin le mode de transport le plus émetteur de CO2 par passager et par kilomètre.

© SOURCE : AGENCE EUROPÉENNE POUR L’ENVIRONNEMENT

Les trajets les plus courts émettent relativement plus

La phase du décollage, moment où les pilotes poussent à fond les manettes des gaz pour obtenir le maximum de puissance, est celle où les réacteurs consomment le plus de carburant à la minute. Une dépense dont le poids relatif pèse fatalement davantage sur les trajets courts, à appareil équivalent. Conséquence : sur une même distance, un vol avec correspondance (et donc un décollage supplémentaire) émet sensiblement plus de CO2 par passager et par kilomètre qu’un vol direct.

© SOURCE : DGAC

Les avions sont de plus en plus sobres

Les émissions de CO2 sont proportionnelles à la consommation de carburant. Or, grâce aux progrès réalisés par les motoristes et par les avionneurs (allègement, amélioration de l’aérodynamisme), la consommation des appareils a été divisée par 5 en 50 ans.

© SOURCE : AIRBUS

Mais pas assez pour compenser l’envolée du trafic aérien

Le trafic aérien mondial enregistre une hausse constante de 5 % par an, avec une régularité de métronome. Si bien qu’il double tous les 15 ans, faisant inexorablement augmenter les émissions globales de CO2 du secteur qui pourraient peser jusqu’à 15 % des émissions mondiales en 2050.

© SOURCE : OACI

Une impasse technique

Les seules pistes qui pourraient améliorer le bilan carbone des avions — biocarburants, propulsion électrique — sont loin d’être au point. Le secteur s’est donc engagé à stabiliser ses émissions de CO2 dès 2020 par un système de compensation financière. Autrement dit, il va acheter un droit à polluer… Pas sûr que le climat en sorte gagnant.

© SOURCE : DGAC

21 membres du GIGNV, des Gilets Jaunes, d’Attac 44 et d’XR Nantes pointent les effets néfastes et la nécessité de réduire le trafic aérien.

Actions, Aéroports, Opposants, Organisation

Ce mercredi 10 juillet à Nantes

On en parlait à peu près partout, mais pas encore dans un aéroport. C’est chose faite depuis que des citoyens engagés dans les collectifs du GIGNV (groupe nantais du mouvement Action non-violente COP21), d’Attac 44, des Gilets Jaunes, d’Extinction Rebellion et d’Alternatiba Nantes ont mené une action pointant l’impact de l’aviation sur le climat.

Il y a quelques jours, des députés ont déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à limiter le trafic aérien substituable en train. Pendant ce temps, une concertation sur le projet de de réaménagement de l’aéroport de Nantes-Atlantique se déroule du 27 mai au 31 juillet. 

Remettre en cause la croissance du trafic aérien

Le but affiché de ce réaménagement : faire face à la croissance continue du trafic de l’aéroport. « Toutes les projections exposées dans le projet de réaménagement envisagent une croissance importante du trafic aérien à Nantes [1]. Or même avec un taux de remplissage plus élevé et une amélioration de l’efficacité énergétique, cette croissance conduit à une augmentation des émissions de gaz à effet de serre. C’est complètement déconnecté de l’urgence climatique et incompatible avec les engagements de la France ! » explique Steffie, membre du GIGNV.
« Si on veut préserver un avenir pour l’Humanité, il faut réduire au plus tôt nos émissions de gaz à effet de serre, donc réduire le trafic aérien. » ajoute Enora, membre d’Extinction Rebellion Nantes. « D’ailleurs, les personnes avec qui nous avons discuté, bien qu’elles soient là pour prendre un avion, ont bien conscience du problème et acceptent d’en débattre ».

« Les riverains ont raison de protester contre les nuisances sonores et autres : l’impact sur la santé est réel ! D’ailleurs, personne ne veut vivre à proximité d’un aéroport. », signale Pierre-Jean, membre des Gilets Jaunes de Nantes. « Au-delà, c’est la société toute entière qui doit s’interroger : est-il raisonnable, en 2019, de construire de nouveaux aéroports, ou de les agrandir comme à Nantes ou à Roissy avec le terminal 4 ? Sachant que les déplacements en avion, à l’échelle mondiale mais aussi à l’échelle nationale, reste un privilège des plus riches ? » 

Benjamin d’Attac 44 abonde : « Nous devons nous mobiliser contre la politique anti-sociale et anti-climatique du gouvernement en matière de transports : privatisation du groupe Aéroports de Paris, extension des aéroports et bétonisation des terres agricoles, démantèlement du réseau ferroviaire… »

Devenir “avionteux” et “fierroviaires”

L’urgence climatique ne semble pas prise en compte dans l’équation du réaménagement de l’aéroport Nantes-Atlantique, alors qu’elle occupe une place de plus en plus importante pour l’opinion publique. La crainte que des mesures d’interdiction soient impopulaires est démentie par un sondage récent qui indique que 69 % de la population française est favorable à l’interdiction des vols intérieurs substituables en train [2]. 

La honte de prendre l’avion devient même un phénomène en Suède ; le terme “flygskam” désigne cette honte. « Nous aussi, nous devrions être “avionteux” ! » s’exclame Steffie, du GIGNV. « Nous devons réorienter les politiques publiques en matière de transports pour privilégier les modes les moins émetteurs : marche, vélo, train… devenons “fierroviaires” ! »

Le GIGNV, comme Alternatiba, Attac, ANV-COP21 et 200 autres organisations du monde entier sont signataires de l’appel Stay Grounded (“Rester sur Terre”) [3], qui porte 13 revendications dont : le développement d’autres modes de transport tel que le ferroviaire, un moratoire sur la construction et l’agrandissement d’aéroports, la fin des avantages fiscaux donnés à l’aviation avec notamment la taxation du kérosène, et l’interdiction de la publicité pour l’industrie du transport aérien.

Mardi 9 juillet, le gouvernement a annoncé la mise en place d’une “éco-contribution” sur les vols au départ de la France. Mais la mesure est si faible qu’elle ne peut avoir d’effet dissuasif ni d’impact structurant sur le secteur aérien. De plus, elle ne résout en rien le problème des avantages fiscaux accordés à la filière : l’exonération de taxes sur le kérosène coûte 3,63 milliards d’euros. Une initiative citoyenne européenne a d’ailleurs été lancée en mai 2019 pour taxer le kérosène : https://www.endingaviationfueltaxexemption.eu/ 

[1] Un passage de 6,2 millions de voyageurs en 2018 à 11,4 millions en 2040 est anticipée, ainsi qu’une évolution de 57 600 à 89 000 du nombre de mouvements d’avions commerciaux entre 2018 et 2040. Voir sur https://www.reamenagement-nantes-atlantique.fr/comprendre-le-projet/documentation  

[2] Sondage Elabe pour BFMTV : “Sondage BFMTV – Climat: 23% des Français ont déjà renoncé à l’avion pour partir en vacances“, 26/06/19 

[3] https://stay-grounded.org/ 

Contact presse : 

Rémi Donaint 07 67 12 19 86 gignv@riseup.netPhotos HD de Raphaël Bodin, disponibles pour la presse : https://we.tl/t-ZqMzMoNBzo

Nous y voilà, nous y sommes.

Citoyens, Prise de conscience

Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes.

Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance.

Nous avons chanté, dansé.

Quand je dis «nous», entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine.

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusé.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.

Franchement on s’est marré. Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. Certes.

Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie. «On est obligés de la faire, la Troisième Révolution?» demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui.

On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.
C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.
De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.

Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Evidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux.

D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance. Peine perdue. Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés).

S’efforcer. Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.

Pas d’échappatoire, allons-y.

Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.
Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie – une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred VARGAS – 2008

Annah